JEAN GAUDREAU

Itinéraire d' un peintre passionné


Par Julie Lemieux (Cahier ART SCÈNES, Journal LE SOLEIL 12 Novembre 2005))


On parle souvent des artistes qui quittent la ca­pitale pour aller vivre à Montréal. On parle sou­vent de ceux qui restent, mais qui ont de la diffi­culté à joindre les deux bouts. Mais on parle moins de ceux qui choisissent de s'installer à Québec et qui connaissent un vil succès. Le pein­tre Jean Gaudreau fait partie de ces belles ex­ceptions. Et son histoire pourrait servir d'inspi­ration à tous les artistes qui croient qu'il est im­possible de vivre de leur art sans s'exiler.

On peut voir ses tableaux dans tous les en­droits branchés de la ville, au Largo, à l'Impérial, au nouveau resto Le 48 sur Saint-Paul. La gale­rie d'art François Cimon en a fait l'un de ses ar­tistes fétiches et a charmé sa clientèle interna­tionale avec ses toiles colorées. Le Cirque du So­leillui a dédié une exposition à son siège social de Montréal et a acheté plusieurs de ses ta­bleaux - qui s'inspirent d'ailleurs des arts du cirque - pour les donner à ses hauts dirigeants dans le monde entier ...

Décidément, Jean Gaudreau a le vent dans les voiles ces années-ci. Et il est fier de la tournure des événements. Car il n'y a pas si longtemps, il commençait à trouver que le succès mettait du temps à se pointer le bout du nez.

Personne ne pourrait s'imaginer ce qui se ca­che derrière la façade de cette maison du boule­vard Henri-Bourassa. Jean Gaudreau s'est concocté sur cette artère achalandée un vérita­ble nid de création, où la lumière entre à profu­sion par une verrière d'une beauté éblouissante. Au sous-sol, quelques tableaux se racontent et s'offrent au regard d'éventuels acheteurs. Lam­biance porte à la confidence. Le peintre s'instal­le et me parle de sa vie, de ses idées, de son évo­lution au fil des années.

"Il est né en 1964 dans le quartier Saint-Sacre­ment et a été élevé dans Limoilou. Sa mère était professeure d'arts plastiques et a donc rapide­ment décelé son talent pour la peinture. Elle l'a encouragé et lui a donné dès le début une gran­de confiance en lui.

«Je crois que la confiance en soi, c'est le mot­clé, c'est le plus important. Combien de gens rê­vent de devenir artiste, mais se disent qu'ils ne seront pas bons? Ils finissent par faire autre chose, en se promettant de faire un jour ce qui leur tente. Mais pourquoi ne pas le faire mainte­nant? Si j'avais des enfants,j'essayerais de leur donner confiance en leurs moyens dès leur plus jeune âge.»

À huit ans, il a vu le collage de sérigraphies de Jean-Paul Riopelle (1967) au Musée du Québec. Et c'est à ce moment que le déclic s'est fait, c'est à ce moment qu'il a décidé qu'il voulait lui aussi devenir peintre. «Je voyais la liberté incroyable de cet artiste. Sa liberté et sa passion. Et je l'ai pris comme modèle. Moi aussi, j'ai besoin de li­berté et je suis un passionné. »

Gaudreau a plus tard étudié en arts visuels à l'Université Laval et s'est inventé un emploi d'été pendant huit ans à l'Isle-aux-Coudres, où il vendait des paysages aux touristes. Cette expé­rience enrichissante lui a permis d'apprendre à se vendre, à se commercialiser, à approcher la clientèle pour la convaincre de s'intéresser à son art. Un trait de caractère qui est toutefois mal vu dans la communauté artistique.

Certains lui reprochent en effet d'être partout, d'avoir une trop grande visibilité, d'être un peu trop «marketing» à leur goût. Jean Gaudreau est bien conscient de ces critiques, mais les rejette du revers de la main. À ses yeux, tous les artistes devraient être à l'aise avec l'idée de vendre le fruit de leurs efforts. Surtout lorsqu'ils sont fiers des résultats. D'ailleurs, il y a fort à parier que les artistes talentueux qui se plaignent de ne pas pouvoir gagner leur vie à Québec n'ont pas encore développé leur sens des affaires. Ou n'ont pas encore trouvé une personne qui peut veiller à leurs intérêts à leur place.

Gaudreau, lui, ne se gêne pas pour se mettre lui-même à l'avant-scène. Et les résultats sont probants. Son carnet de commandes est plein et plusieurs collectionneurs se font un devoir d'acheter plusieurs de ses toiles. Il participe à plusieurs œuvres de charité et il est constam­ment sollicité. Dire qu'il y a à peine deux ans, le peintre frôlait la déprime dans un atelier mal chauffé de Montréal... Car cet artiste a lui aus­si vécu dans la métropole. Mais il ne s'est pas senti à l'aise dans ce milieu compétitif, dans cette jungle artistique. Il a choisi de revenir à Québec et, depuis 2003, sa vie a complètement changé.

«Montréal, ce n'était pas mon monde. Québec, c'est une vraie ville de création et ce n'est pas étonnant que Robert Lepage ait choisi de s'ins­taller ici. Depuis 10 ans, tout le monde me disait d'aller à New York, mais ce n'est pas vrai que le succès est plus accessible dans ces grosses villes. À New York, des bons artistes, il y en a à tous les coins de rue. À Québec, j'ai développé mon réseau, j'ai une galerie internationale qui expose mes œuvres et avec qui j'ai une excellen­te communication. Je suis plus heureux ici.»

Avis à tous ceux qui croient que le succès vient rapidement, sans effort, à la condition d'avoir du talent: Jean Gaudreau affirme sans ambages que c'est faux. Il faut travailler, être passionné, aller au bout de ses capacités et ne jamais ces­ser de se faire confiance. Il faut s'impliquer dans la communauté et faire preuve de beaucoup de persuasion pour que la population finisse par les prendre au sérieux. Pour sa part, ce chemine­ment lui a pris «un p'tit 15 ans » ... Mais il ne re­grette aucun de ses moments de noirceur puisqu'ils lui ont permis de s'améliorer comme personne, et comme artiste.

Ce qui ne l'empêche pas de penser qu'il y a en­core beaucoup à faire pour aider la relève à se tailler une place au soleil. Il invite la Ville à acheter des œuvres des artistes de Québec et à les exposer pour les montrer au public. Et il entend suggérer aux agents d'immeubles de proposer à leurs clients de se procurer une œuvre d'artistes présélectionnés lors de l'achat de leur maison. «Les gens pourraient avoir un rabais et mettre ça sur leur hypothè­que. Ils ne se rendraient pas trop compte de leur dépense et ça aiderait beaucoup les artis­tes de la région.» Un véritable homme d'affai­res, ce Jean Gaudreau ...

Il a d'ailleurs déjà accepté de vendre une toile à un bénéficiaire de l'aide sociale pâmé par son travail en lui permettant de faire plusieurs petits paiements. Et je parierais ma chemise qu'il par­viendrait à vous attendrir vous aussi si vous avez un jour la chance de le rencontrer. Il faut dire que ses tableaux frappent l'œil et nous donnent subi­tement envie de les installer dans notre salon. Les couleurs, les formes, les mouvements ... Pas étonnant que les endroits branchés de la ville aient tant envie de l'exposer.

Voilà donc une belle histoire positive, stimulan­te, encourageante. Lhlstolre d'un artiste de Qué­bec qui gagne bien sa vie et qui est heureux dans son coin de pays. En espérant que d'autres se laisseront inspirer par sa passion et sa ténacité ...